17 Rendez-vous à la PJ

4 mars 2011

Un soleil blanc éclairait la coupole du Val-de-Grâce. Alex n’avait pas envie de se presser : l’air était doux, les feuilles rousses des marronniers tapissaient les allées et les chrysanthèmes débordaient des vasques de pierre. Elle nota avec satisfaction que les tortues de la fontaine de Carpeaux avaient enfin retrouvé leurs têtes. Petit bonheur du matin.

Lucile était morte, et alors ? Leurs chemins n’auraient jamais dû se croiser, c’était juste un retour à la normale. Le commissaire voulait la voir et elle se demandait si elle était censée prendre l’air de circonstance, genre “pauvre Lucile, quelle fin atroce ! Qui aurait cru une chose pareille !”. Il devait en avoir eu toutes les variantes depuis hier et elle était ennuyée avant même d’avoir commencé. Pour se consoler, elle se promit de profiter de sa visite à la police pour aller s’acheter des bulbes de jacinthes et d’amaryllis au marché aux fleurs.

Lorsque Vogel la vit entrer, il comprit l’obsession de Lucile de “la mater”. Elle avait un gentil sourire mais son comportement même lui parut d’une désinvolture pénible. Cela tenait peut-être à sa taille et à ses gestes un peu paresseux. Elle s’assit quand il l’y invita, posant sa cheville droite sur son genou gauche, comme un homme, ce qui l’irrita au plus haut point. Elle semblait plus intéressée par le cadre qu’elle ne connaissait pas, que par la raison de sa venue ici.

Comme il la regardait avec insistance, ne sachant par quel bout la prendre, elle lui suggéra d’un ton qu’il jugea moqueur :
“J’imagine que vous voulez que je vous parle de Lucile ?”
“En fait, j’aimerais mieux que vous me parliez de vous, si vous n’y voyez pas d’inconvénient.”
Elle fit les yeux rond devant son ton sec et haussa les épaules comme une petite fille prise en faute. Il pensa qu’elle devait se croire irrésistible. C’est comme ça qu’elle séduisait les vieux comme Lannois.

“Que voulez-vous savoir ? Je suis journaliste pigiste, free-lance si vous préférez, je suis une mercenaire de la plume, j’écris aussi bien sur le blues du post-partum que sur les dernières créations de la place Vendôme. aussi bien dans un groupe hyper-sérieux comme celui de Saunders que dans la presse féminine. Voilà !”
“Et vos relations avec Mme Delarue ?”
“Entre intolérables et difficiles, comme tout le monde plus ou moins.”
“Apparemment vous avez réagi curieusement à l’annonce du meurtre.”
“Vous voulez dire que je dois être la seule à avoir réagi normalement,” répliqua-t-elle sèchement.
“Vous avez beaucoup choqué en tous cas !” insista-t-il, enchanté de la voir enfin se départir de son calme.
“On se demande ce qui ne les choquerait pas.”

Elle s’était remise à rire et Vogel eut une brutale envie de la gifler. Il détestait son attitude, ses mots, ses grandes jambes et le reste.
“Je ne vois pas ce qu’il y a de tellement drôle dans la mort de votre chef.”
“Quand même ! Se faire défoncer le crâne avec un couple de hérissons en train de baiser !”

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